Narrativité idéologique
« La transition écologique en manque de récit », titre l’éditorial du Monde des 23-24 octobre derniers. La référence à la mise en récit comme adjuvant, voire substitut, à l’argumentation est en effet devenue récurrente dans la rhétorique politique, médiatique, managériale ou encore publicitaire. Il y a d’ailleurs bien longtemps que Christian Salmon a dénoncé le storytelling en tant que « machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits » (La Découverte, 2007). Le lecteur de Paul Ricœur ne peut assister à ce phénomène qu’avec un sentiment mitigé. D’un côté, il sera peut-être admiratif devant la bonne fortune que connaît le concept d’identité narrative avancé dans Temps et récit, combiné au lien associant la mimésis du récit et la dynamique de l’action, analysé dans Du texte à l’action. Simultanément, il ne pourra que regretter que l’efficacité du procédé narratif s’accompagne de l’oubli des considérations qui l’accompagnent chez Ricœur (même si ce dernier n’a contribué que parmi d’autres à cette idée).
Rappelons-en quatre. Tout d’abord, l’identité personnelle est narrative parce qu’elle lie notre capacité d’être nous-même à travers le temps et celle de raconter une histoire dans laquelle nous puissions nous reconnaître. Elle s’écarte ainsi de la notion d’identité substantielle, que ne requiert pas le « maintien de soi ». Ensuite, l’identité narrative n’est pas celle d’un soi isolé, car le récit est toujours à plusieurs voix. Par exemple, il ne s’interrompt pas avec ma mort, mais se poursuit par ce que d’autres diront de moi par la suite. Elle se distingue ainsi radicalement de la conception de l’entreprise de soi, celle du self-made man qui prétend s’être fait tout seul, tant vantée par le néolibéralisme. Troisièmement, elle s’inscrit dans la temporalité d’un devenir, orientée entre passé, présent et futur, à la différence de l’humeur présentiste de l’époque. Enfin, le récit participe d’une forme pacifiée de la discussion, qui confronte des histoires plutôt que des arguments, exprimant ainsi une pensée située, aux antipodes des prétentions surplombantes d’une raison atemporelle et dogmatique.
Tout se passe donc comme si la dynamique du récit et la résonance qu’elle exerce sur les identités individuelles, qu’elle affecte et entraîne avec elle, était mobilisée tel un emprunt détaché de son contexte. Utilisée pour son efficacité, sa performativité, et rien d’autre. La référence à Ricœur incite à y voir la forme dégradée de ce qui fut d’abord une idée neuve – une utopie – transformée en lieu commun de par son succès même, avant de se réduire à une idéologie usée jusqu’à la corde, métaphore morte, procédé éculé et simple outil. Pourtant, si la rhétorique narrative « fonctionne », comme on dit, c’est bien à la faveur des quatre éléments qu’on a dit, bien qu’ils aient été élagués comme des branches mortes. Il serait donc temps de les rappeler à la mémoire du public. Ce serait peut-être le meilleur argument pour complexifier un tant soit peu les débats et dépasser les oppositions stériles entre dogmatismes dont s’entretient la crise de la démocratie. À défaut, la profusion des récits ne fait qu’alimenter le buzz et accélérer la spirale du discrédit dans laquelle s’enfonce la parole publique.
Pierre-Olivier Monteil
Nota bene : Les textes publiés par l’Association Paul Ricœur n’engagent que leurs auteurs. Ils ont pour but de rendre possibles des débats échappant à l’antinomie du consensus et du dissensus.