La guerre du Kremlin et ses conséquences pour les Ukrainiens, les Russes et les Européens
À la suite de son Assemblée générale, le 29 septembre dernier, l’Association Paul Ricœur accueillait la politologue Marie Mendras, chercheuse au CNRS et au CERI-Sciences Po, spécialiste de la Russie post-soviétique. L’occasion, quelques sept mois après son déclenchement, de tirer de premiers enseignements de la guerre en Ukraine.
Première leçon, à destination des Européens : ne nous méprenons pas sur les raisons qui ont conduit le Kremlin à décider d’envahir l’Ukraine. Contrairement à ce que voudrait faire croire la rhétorique poutinienne d’une Russie éternelle dont l’Ukraine formerait le cœur historique, le président russe ne mène pas une guerre de conquête ; il ne cherche pas ni n’a jamais cherché à annexer des territoires ou gouverner des peuples supplémentaires, ni à recréer la grande Russie ou la défunte URSS. La popularité de cette interprétation provient de l’obstination des Européens à prêter à Vladimir Poutine une pensée rationnelle. Or, souligne Marie Mendras, « Poutine a toujours été non un conquérant mais un destructeur » ; il est, fondamentalement, un psychopathe mu par une pulsion de haine qui s’est d’abord fixée sur un homme, Volodymyr Zelensky (aussi l’ordre originel donné par Poutine en février 2022 était-il de tuer Zelensky et sa famille avant d’envahir Kiev), puis sur une nation tout entière. Enferré dans sa paranoïa, allant jusqu’à payer une garde personnelle sur ses propres deniers et à faire ériger en de multiples lieux des bureaux identiques pour déjouer d’éventuelles atteintes à sa vie, Poutine continuera d’agir de façon imprévisible et au mépris de toute rationalité. Face à cet autocrate qui voue à l’Europe une haine viscérale, notre continent ne doit pas désarmer, notamment sur le front informationnel ; à cet égard, il est inquiétant, souligne Marie Mendras, que la France, qui a pourtant interdit RT France, soit le dernier pays européen à n’avoir pas prohibé la diffusion par l’opérateur satellitaire français Eutelsat de trois chaînes russes, dont deux sont directement contrôlées par le Kremlin.
Second enseignement : la fragilité de l’armée russe, singulièrement mal préparée et dirigée. En témoignent les importants revers que lui a infligés l’Ukraine depuis le début du conflit et qui ont conduit Vladimir Poutine à édicter, au moyen d’une oukase signée le 21 septembre, une mobilisation qui, contrairement à ce qu’en a rapporté la presse occidentale, n’avait rien de partielle. Une première mouture de l’oukase prévoyait ainsi que cette mobilisation pourrait concerner jusqu’à un million d’hommes, excédant de très loin le contingent des hommes ayant accompli leur service militaire, et soulevant la question de la préparation de l’armée russe. Aussi certains mobilisés relatent-ils avoir été envoyés en bus jusqu’au front ukrainien sans même avoir reçu ne serait-ce que deux semaines de formation militaire. Pour Marie Mendras, l’issue du conflit ne fait dès lors pas de doute : les Ukrainiens sortiront victorieux d’une guerre qui aura eu comme principal effet d’hypothéquer l’avenir des Russes, ostracisés sur le plan international et plongés dans la récession par les sanctions occidentales. Reste à savoir combien de temps, encore, nous sépare du terme du conflit. Selon Marie Mendras, celui-ci s’achèvera lorsqu’aura été épuisée la litanie des récits officiels mis en avant par le Kremlin. Des récits qui se succèdent rapidement à mesure que l’intervention russe s’enlise : fondée d’abord sur l’argument d’un « génocide » commis par Kiev et de la nécessaire dénazification de l’Ukraine, « l’opération spéciale » de Poutine est aujourd’hui présentée comme le fait des Ukrainiens. Une volatilité qui prouve avant tout que le locataire du Kremlin joue la montre, conscient, peut-être, de ce que sa fin est proche.
Marie Baléo
Nota bene : Les textes publiés par l’Association Paul Ricœur n’engagent que leurs auteurs. Ils ont pour but de rendre possibles des débats échappant à l’antinomie du consensus et du dissensus.