Fin de de vie ou abolition de la souffrance ?
À la demande de l’Association et dans le sillage de sa participation à notre débat sur la fin de vie en janvier 2023, Michaël Foessel, professeur de philosophie à l'École polytechnique, nous livre ses réflexions sur ce thème d’actualité. Ci-dessous un extrait d’un article à paraître prochainement dans la revue Esprit.
L’une des métaphores privilégiées par la littérature pour dire la mort est celle du « voyage ». Métaphore trompeuse, si l’on veut, puisqu’elle éclaire l’inconnu par le connu et suppose qu’au point de départ de la vie correspond, par-delà la mort, un point d’arrivée sur un autre rivage. Mais plus que de vérité ou d’erreur, il est question ici de mutisme ou de discours. Le mourant sait bien qu’il ne se prépare pas à un « voyage », ni davantage au « repos » ou au « sommeil. La métaphore qu’on lui offre en guise de consolation vaut surtout par le lien qu’elle permet de renouer au lieu même de l’indicible.
D’où la question, peut-on offrir activement la mort en guise de consolation ?
La souffrance nue, inassignable, contre-finale dont j’ai parlé constitue un démenti aux consolations antiques qui, pour certaines d’entre elles, allaient jusqu’à se rendre indifférent à la douleur comme à la mort. Je pense en particulier à la morale stoïcienne que, à mon avis, on cite souvent à tort pour justifier la légalisation de l’euthanasie.
Nous n’en sommes plus aujourd’hui à la revendication du choix de la mort comme choix héroïque manifestant la liberté, la demande d’interruption de la vie est pour nous d’abord une demande d’interruption de la souffrance. Le suicide des stoïciens marquait le triomphe de l’autonomie. Tandis que les débats contemporains qui portent sur la fin de vie font, comme je l’ai dit, paraître, au cœur de l’autonomie, une hétéronomie fondamentale.
Reste-t-il pourtant quelque chose de l’idéal stoïcien dans l’exigence de voir aujourd’hui légalisée l’euthanasie ? Pour répondre à cette question, il faut se référer à un autre croisement entre la question de la fin de vie telle qu’elle se pose à nous et le problème de la consolation : tous deux se situent à la jonction de l’intime et du politique. En effet, la consolation se place dans un champ qui excède le partage entre l’individuel et le collectif. Il y a des pertes intimes et des pertes publiques, des deuils personnels qui s’articulent à des deuils publics, d’autres qui se voient déniés leur caractère public (lorsqu’on interdit à une communauté de pleurer ses morts). La consolation est une tentative privée et elle engage parfois tout un cérémonial collectif : il y a des institutions de la consolation (« pleureuses » à Rome). Ce point de rencontre nous rappelle que la mort, même si elle est à chaque fois un événement singulier pour le mourant, est aussi un phénomène social.
De ce point de vue, il est non seulement inévitable, mais souhaitable que les questions du suicide assisté et de l’euthanasie se posent dans des sociétés sécularisées où l’enjeu de la mort n’est plus d’abord le salut, mais la dignité de la vie humaine. Que les institutions prennent en charge la question de la mort ne doit pas davantage heurter que le fait qu’elles assument une fonction de consolation ou de commémoration : cela rappelle leur finitude, c’est-à-dire leur lien avec la perte. La question qui se pose est plutôt de savoir si la légalisation de l’euthanasie constitue une réponse adéquate à cet accueil politique de la mort. Le risque est qu’il s’agisse plutôt d’une gestion de la mort que d’une reconnaissance du caractère intolérable de certaines souffrances.
Ricœur place l’acharnement thérapeutique et l’euthanasie sous un même soupçon : il s’agirait là de deux « tentations de faire le bien ». Par différence avec les soins palliatifs comme démarche en vue du moindre mal, l’euthanasie active manifesterait un souci de ramener la fin de vie aux dimensions d’un problème qu’il est possible de résoudre techniquement au nom d’un idéal de la vie digne identifiée à la vie sans souffrance.
C’est bien politiquement que cette « tentation de faire le bien » est problématique, étant entendu qu’il appartient à la liberté de l’individu de décider des conditions dans lesquelles sa vie demeure vivable. La mort administrée par le corps médical apparaît comme la solution à la souffrance : elle est davantage une réconciliation avec la mort qu’une consolation. La question sur laquelle je souhaite m’arrêter (et, on l’a compris, pas conclure) est la suivante : appartient-il aux institutions politiques et médicales de résoudre ce « problème » ?
Michaël Foessel