Quel retour du politique ?

 

Les événements inquiétants qui se succèdent rapidement – Covid, guerre en Ukraine, dérèglement climatique… – ne sont pas sans agir sur une opinion publique inquiète et désorientée. Pourtant, l’emporte discrètement en cette rentrée 2022 l’idée de sobriété qui, ayant des résonances multiples dans les divers domaines de la vie en société, laisse entrevoir des avancées plus rapides que prévu en faveur de la transition énergétique ou climatique. Cette idée d’une transformation indispensable qui s’impose lentement engage nécessairement l’ensemble de la société, et elle devrait donc pouvoir s’appuyer sur une volonté de vivre-ensemble partagée, en dépit des conflits légitimes. À rebours de cette tendance, la vie politique instituée a une fâcheuse tendance à se radicaliser et à préférer la rupture et la discorde à la négociation et au compromis. Quoi qu’on pense de l’initiative du Conseil National de la Refondation, certes venue de la hauteur présidentielle, de renouer avec l’esprit du CNR (Conseil national de la Résistance) d’après-guerre (la comparaison ne saute pas aux yeux puisqu’on ne sort pas d’une guerre !), l’opposition parlementaire et le patron de la Chambre des Territoires qu’est censé être le Sénat ont décidé de ne pas participer à cette entreprise de refondation. Paradoxalement, un syndicaliste comme Laurent Berger (CFDT), qui ne cesse de s’en prendre au projet de réforme des retraites annoncé, faisait exception avant d’être rejoint finalement par les associations représentant les régions, les départements et les communes. Prendre le risque de participer à cette proposition présidentielle n’est pas une concession à des manigances jupitériennes, mais elle n’aura de sens que si les travaux du CNR prennent acte des changements structurels en cours.

Comment ne pas être surpris par les femmes et les hommes politiques qui viennent d’être élus pour nous représenter à l’Assemblée nationale ? Les mêmes avaient laissé croire que le Parlement pouvait être un ferment de changement dans une France qui a perdu (depuis longtemps) ses gouvernails à tous les niveaux… Or, on a l’impression contraire d’une démocratie parlementaire qui se laisse impressionner par la rhétorique des tribuns et ne cesse de favoriser les blocages juridiques, dans l’espoir d’une dissolution prochaine (espoir insensé partagé par des parlementaires de la majorité comme de la NUPES, comme si un parlementarisme vrai n’était décidément pas viable, ce qui ne profiterait en définitive qu’au Rassemblement national). Ceux qui veulent croire que les changements politiques vont modifier le rapport de la population à la classe politique, à commencer par l’esprit antisystème, se trompent : il n’y aura pas de recomposition véritable de la Représentation en termes de partis si on oublie la présence d’un Rassemblement national qui avance en en disant le moins possible. Si la représentation politique se tient à distance de l’histoire en cours, c’est bien d’une « représentation » historique défaillante qu’il faudra parler. Pour rappel : un Président a été élu sans que la guerre « européenne » en Ukraine soit seulement évoquée – à défaut d’être au centre des débats. Et on laisse entendre que l’opposition de gauche s’est réunifiée alors même qu’on a mis sous le boisseau toutes les questions géopolitiques qui engagent l’avenir de la démocratie à l’échelle mondiale (voir le sort de Taïwan…). On a assisté, tant à droite qu’à gauche, à une mise entre parenthèses de questions politiques qui réunissent nécessairement aujourd’hui le national et l’international, le local et le global. On ne le dira jamais assez : les fanfaronnades aux accent maurrassiens, les mensonges historiques d’un Zemmour excité par des médias en mal de clownerie et d’audience ont permis à Madame Le Pen de se faire discrète sur la question des étrangers et de l’immigration et de privilégier les questions relatives au coût de la vie, comme si ces dernières devaient occulter le reste. Aujourd’hui, le jeune Bardella, qui se veut un bon immigré de la Seine-Saint-Denis, ne cesse d’évoquer la présence de ces étrangers indésirables et nous annonce un référendum sur le droit du sol, alors même que Gérald Darmanin tire à droite tout le gouvernement sur les questions de sécurité. Le retour de la démocratie parlementaire laisse donc mal augurer d’un regain démocratique et d’une capacité à favoriser les conditions d’un vivre-ensemble qui ne se replie pas sur lui-même, alors même que la globalisation n’est plus réductible à une mondialisation économique désormais en difficulté. Le mouvement de rejet de la politique des partis est acté, et la prise en compte de la société autrement que sur un mode vertical est inéluctable. Si l’on ne veut pas tirer sur la corde populiste et renforcer l’abstentionnisme, il va falloir se mettre à l’écoute de la société sans brutalité et sans démagogie (le 90 à l’heure est déjà de retour dans certains territoires !).

L’histoire qui vient de s’écrire au Chili, certes lointaine géographiquement, doit faire réfléchir. Alors que le mouvement qui a conduit à un projet de réécriture d’une Constitution datant de l’ère Pinochet a été porté majoritairement par des associations et des mouvements civiques (et non pas uniquement par les Partis traditionnels), il a subi un grave désaveu et a été rejeté le 4 septembre par un référendum national où le vote était obligatoire. Réinventer le politique par le bas est exigeant, surtout quand on veut faire passer, comme c’est le cas au Chili, des droits issus de l’écologie, du féminisme et de l’indigénisme. Les acteurs du processus référendaire le reconnaissent, leur échec est dû à une volonté de précipiter les décisions et de ne pas accorder le temps suffisant à la pédagogie et à la participation. La démocratie du Haut va mal, mais la réponse par le Bas n’est pas pour autant gagnée d’avance. La démocratie parlementaire et les Partis politiques (ou ce qu’il en reste) doivent donc apprendre à travailler autrement. Paul Ricœur préconisait dans ses interventions publiques de nouvelles médiations et la nécessité d’imaginer des « éducateurs politiques » : c’est plus essentiel que jamais… quand on voit que l’Éducation nationale est, en France, en mal d’éducateurs. Le vivre-ensemble ne peut pas se faire en dehors de l’histoire en cours et du respect de la diversité des parcours et des identités, ce que Merleau-Ponty appelait la « durée publique » … Sinon, il faut s’attendre à ce que les fermetures nationalistes d’ordre identitaire voient s’ouvrir un boulevard devant elles !

Olivier Mongin

Le 6 septembre 2022

Nota bene : Les textes publiés par l’Association Paul Ricœur n’engagent que leurs auteurs. Ils ont pour but de rendre possibles des débats échappant à l’antinomie du consensus et du dissensus.

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Le spectre de la dissolution