Considérations sur l’attaque du 7 octobre et ses conséquences
Jamais à l’abri de la violence, le Proche-Orient a connu avec l’attaque du Hamas du 7 octobre l’un des moments les plus tourmentés de son histoire. Dans cette partie du monde qui ne manque pas d’épisodes meurtriers, on n’en finirait pas de compter ces jalons de la souffrance collective que furent les massacres et abominations générés par la confrontation de groupes humains soudés par le ressentiment, galvanisés par la peur, liant leur destin à la négation de celui des autres, lisant leur avenir dans le livre des haines du passé. Plus particulièrement, ce qu’il est convenu d’appeler le conflit israélo-palestinien, et plus largement israélo-arabe, ne cesse de faire écho à ces violences identitaires qui se sont bousculées depuis un peu plus d’un siècle en Orient pour le plus grand malheur de ses peuples. Pour qui a ses racines dans cette région et qui a vécu les soubresauts des identités brutalisées et écrasées, la violence politique finit par apparaître comme un atavique et insurmontable opérateur social. En somme, la violence comme aiguillon de la survie, la guerre comme support d’une identité communautaire, l’impossibilité de penser une existence sans nier, souvent activement, d’autres. Dans ce cadre contraint entre Méditerranée et Monts Zagros qu’est le Moyen-Orient se déroulerait comme une lutte à huis clos où une terre de confrontation ne sert que comme théâtre de luttes pour des terres espérées. Terres de Palestine et d’Israël, du Kurdistan, d’Arménie, d’Assyrie ou de Mésopotamie chrétienne, ou encore terre de minorités musulmanes. De la mémoire du génocide arménien à celui des Juifs d’Europe, du massacre des chrétiens du Mont-Liban au génocide des Assyriens, du sort fait aux Kurdes à celui des exactions commises par Daech et, plus proche de nous, l’épuration ethnique au Haut-Karabakh, « le poids des morts pèse très lourd sur le cerveau des vivants », pour reprendre cette remarque de Karl Marx parlant de la guerre en Irlande au dix-neuvième siècle.
Pourtant, il faudra bien se défaire de ce seul prisme mémoriel qui condamne indéfiniment à la reconduction de l’antagonisme et de la détestation. En réalité c’est d’une déprise dont il s’agirait qui fonctionnerait à se départir de la gangue de clichés et de représentations où le nationalisme convoque la religion au tribunal de l’argumentaire et des raisons, mais aussi des causes sacro-saintes et des prétextes, pour justifier le langage de la force et la nécessité de l’hégémonie. Ce qui a fait irruption le 7 octobre fut cette expansion soudaine d’une mémoire contractée, longtemps sublimée par un vocabulaire d’inflation politique fait de « pourparlers », de « processus de paix », de « gouvernance à refaire », de « statut ou de retour des réfugiés ». Ce qui s’est donné libre cours fut un torrent de cruauté balayant sur son passage les barrières d’un langage diplomatique d’endiguement de la violence, réduisant à néant le reste de couverture convenue d’un vocabulaire politique vermoulu et faisant triompher la brutalité comme ultima ratio. La cruauté qui s’est attachée à l’attaque du 7 octobre a révélé la profondeur du ressentiment. Elle a donné à voir l’expression d’un rejet existentiel par-delà l’idéologie révisée mais encore teintée d’anti judaïsme du Hamas. A défaut de connaître encore les « buts de guerre » du Hamas, le massacre de masse commis ce jour-là et son ampleur continue de parler pour lui-même. L’abominable expédition du 7 octobre a semé la terreur décuplée par la surprise stratégique qu’elle a représentée et la riposte israélienne tardive et désordonnée en vue d’y mettre fin. La lutte armée palestinienne contre Israël ne s’est certes jamais limitée dans l’histoire du conflit à la confrontation avec l’armée israélienne ou avec les forces de l’ordre de l’État hébreu. L’action des factions palestiniennes s’est déployée dans le champ civil mêlant les opérations propres aux guérillas révolutionnaires et les actions de terreur frappant les civils. Elles aussi, les attaques et contre-attaques israéliennes ne se sont jamais arrêtées, faut-il le préciser, au seuil des démarcations d’une territorialité civile devenue impossible à tracer. D’où cette histoire sanglante que les livres d’histoire oblitèrent grandement ne mettant en avant que les seules dates des guerres qui ont jalonné le conflit et cachant ce que furent les épreuves endurées par les populations massacrées, bombardées et déplacées. Quoi qu’il en soit, reste encore en suspens la question de savoir si l’attaque du 7 octobre avait pour objectif de s’en prendre à l’armée israélienne postée sur le pourtour de la bande de Gaza et remettre en cause le statu quo, mortel, prévalant à Gaza depuis 2007. Ou alors, autre hypothèse à envisager, l’attaque du Hamas s’est articulée autour d’une pure punition pour les souffrances endurées par les habitants de la bande de Gaza emprisonnés et soumis au blocus israélo-égyptien ainsi que pour les profanations commises par Israël et les « suprémacistes » juifs d’extrême droite sur l’Esplanade des mosquées ? Cette deuxième hypothèse n’est pas un produit de l’imagination puisqu’elle a été avancée par le mouvement palestinien lui-même qui a nommé son attaque du nom de la grande mosquée de Jérusalem : « le typhon d’al- Aqsa ». Reste enfin, l’idée d’un projet politique régional mené par les factions islamistes du Proche-Orient, allant du Hamas au Hezbollah libanais en passant par le Jihad islamique palestinien, le Hezbollah irakien, les insurgés de Cisjordanie et les Houthistes du Yémen, consistant à ouvrir l’ensemble des fronts en une attaque-éclair, un blitz, contre un Israël encerclé et bientôt débordé. Force est cependant de constater que si telle était l’idée, sa mise en œuvre aura totalement échoué laissant des fronts ouverts mais épars et autonomes. Toutefois, l’effroi qui a plané sur la terre rougie des environs de Gaza ne laisse aucun doute sur les ressorts politiques de cette organisation de l’horreur à savoir casser un isolement mortel en brisant les murs de la clôture et transformer l’étouffement en colère. Mais aussi faire dérailler un processus de rapprochement arabo-israélien qui, initié par les États-Unis, excluait les Palestiniens des Accords d’Abraham, signés en septembre 2020, et à terme de tout accord. Chômage, déréliction et absence d’horizon ont constitué de toute évidence l’humus de ce faisceau de causalités qui a mené à la rupture. Rien cependant ne saurait expliquer le massacre d’une population assimilée de facto par les assaillants, et de manière indistincte (enfants, femmes, hommes, tous civils à côté, certes, de militaires tués pour la plupart en résistant aux assauts), à une « population juive » par les conditions qui prévalaient en termes d’enfermement et de blocus de l’enclave palestinienne ? Comment qualifier une tuerie collective qui contreviendrait ne serait-ce qu’aux seules règles de la guerre, si l’on nous permet à dessein d’être aussi restrictif, d’action de résistance politique ? Et plus grave encore en la légitimant. Si le Hamas se définit comme acteur de la résistance palestinienne, l’action du 7 octobre proclamée comme de résistance et de libération et véhiculée comme telle par la propagande guerrière de l’organisation islamiste, procède toutefois d’un découplage total d’avec tout acte effectif de résistance. Il est difficile, en effet, de déceler des faits de résistance dans les actes de violence visant des non combattants, tués ou pris en otages. C’est en réalité une violence détachée de tout rapport réel à une scène de combat qui s’est acharnée sur des existences civiles confondues avec leur représentation fantasmagorique. Ce que dit la violence générée par le Hamas se confond avec la persistance d’un rejet de l’Autre, sa non reconnaissance conçue comme un refus construit de ne pas voir autrui, de le faire échapper à un environnement partagé. Elle tient de la volonté de ne pas le reconnaitre afin de ne pas donner chair à une existence, à un statut, éventuellement à des droits. La méconnaissance d’Autrui consiste à vider la représentation que l’on a de lui de toute consistance anthropologique. Ne reste plus alors qu’à affronter une idée, un mal, une anomalie de l’être tels qu’ils peuvent se rencontrer chez ceux que l’on a préalablement placés hors de toute relation.
Le Hamas et le processus de paix d’Oslo
Cette posture ne peut se comprendre sans faire retour sur l’histoire politique particulière de l’organisation islamiste palestinienne. Fondé en 1987, mais ayant pris ses distances avec l’OLP à la suite des Accords d’Oslo, signés à Washington en septembre 1993, le Hamas avait fini par se retourner contre la Centrale palestinienne installée à Ramallah en Cisjordanie en prenant le pouvoir par la force, en 2007, dans son fief de naissance, à Gaza. Aux antipodes de toute reconnaissance s’était construite dès lors, au sein de l’enclave, une autre représentation du conflit, de sa signification et de la stratégie à élaborer pour contrer Israël. La Charte du Hamas de 1987 était portée par une haine du juif spoliateur et occupant et faisait du jihad le voie pour la restauration d’une Palestine musulmane. En 2017, atténuant cette position d’hostilité principielle un « Document sur les principes et les politiques du mouvement Hamas » fut adopté qui tient lieu d’énoncé des grands principes d’action du mouvement. Le « Document » ne se réfère plus à la judaïté de l’occupant d’une terre à libérer mais définit le projet israélien de « projet sioniste… raciste, agressif, colonialiste et expansionniste », comme il est dit à l’article 14. Si l’objectif de l’organisation demeure de libérer toute la Palestine mandataire, le Hamas admet, à l’article 20 du document précité désormais, l’idée d’édifier « un État palestinien dans les limites du 4 juin 1967 comme une formule de consensus national », sans toutefois reconnaître l’État d’Israël tout autant méconnu que combattu. Ayant fini par policer son langage, occultant toute généalogie avec la confrérie des Frères Musulmans de laquelle le mouvement est pourtant issu, ne reconnaissant de plus aucune des étapes ou des accords du processus de paix de l’OLP avec Israël depuis les Accords d’Oslo, l’organisation islamiste a adopté au vu des principes de 2017 un positionnement ambigu que l’on pourrait qualifier de relativement ouvert et éventuellement susceptible d’être modulé. Cette position fut énoncée par le Hamas après sa victoire électorale de 2006 et après dix ans de gouvernement de la bande de Gaza en solitaire après son coup d’État de 2007 contre l’Autorité palestinienne. Le mouvement avait fini par édifier sa propre polité à partir de son détachement à l’égard de toute centralité palestinienne, en dépit ou à cause du blocus imposé au territoire par Israël et l’Égypte, mais aussi avec l’aide de l’argent arabe et en tirant profit de l’aveuglement sécuritaire israélien. Au cœur de cette béance politique, la vision mystique d’une Palestine identitaire sans partenaire ni vis-à-vis s’est installée dans l’esprit des militants du Hamas.
On comprend mieux ainsi, en dépit des principes énoncés par le Hamas et sans que ce dernier ne procède à leur dénonciation, comment une mentalité obsidionale s’est emparée de l’enclave qui a poussé à la mise en place d’une stratégie de défense préventive illustrée par le percement des tunnels. Mais c’est cette même mentalité qui a poussé le mouvement à passer à un réalisme offensif une fois sa conviction acquise que la normalisation diplomatique initiée par les Accords d’Abraham allait marginaliser Hamas et rendre obsolète sa stratégie.
Face à ce vide relationnel, s’est édifié avec le temps une autre méconnaissance, celle des Palestiniens par Israël. Longtemps partenaires d’un processus de paix qu’ils ont géré puis laissé s’égarer, les partenaires d’Oslo sont devenus les otages d’un dialogue sans suite ni résultats. De 1993 à 2000, date de la seconde Intifada (soulèvement) palestinienne, et après des avancées diplomatiques sans lendemain, les protagonistes du processus de paix sont devenus les acteurs d’une violence rampante, chacun cloitré dans son isolement. Ils ont par leur échec préparé et bordé ce champ de déstabilisation régionale dans lequel ont manœuvré le Hamas et son allié, devenu son parrain, iranien. On aurait pu penser que la réconciliation imaginée par le processus de paix allait contribuer à façonner une relation de partenariat dans l’œuvre de construction de nouvelles réalités en Palestine/Israël. Las ! Les étapes du rapprochement opéré par Oslo se sont avérées être autant d’obstacles à l’édification de l’État palestinien. En interroger les causes nécessiterait que l’on revienne sur une relation qui fut marquée par une méfiance allant grandissant entre les protagonistes. A l’espoir que soit discuté le statut final de la Cisjordanie et de Gaza comme prévu par l’accord de paix avant le 4 mai 1999, se sont substitués des conflits d’étape sur des compétences territoriales, des finasseries administratives dirimantes, mais aussi un jeu palestinien misant sur les agissements de groupes militants pour continuer à obtenir des concessions d’Israël et surtout une dynamique israélienne de colonisation qui n’a jamais faibli et ne s’est jamais démentie.
Le processus d’Oslo avait consigné la reconnaissance formelle par Israël de l’Organisation de Libération de la Palestine. Concomitamment, la Centrale palestinienne reconnaissait l’existence d’Israël. Mais c’est là où le bât a fini par blesser. Car, en réalité, cette nouvelle relation israélo-palestinienne était au point de départ imparfaite, asymétrique. Certes, l’Organisation de libération de la Palestine reconnaissait l’État d’Israël, en contrepartie toutefois l’OLP était reconnue seulement comme unique représentant du peuple palestinien. Le temps, escomptait-on, ferait le reste de l’affaire, si l’on peut dire, à savoir la reconnaissance in fine par Israël d’un l’État palestinien. Entretemps, Israël, dans la configuration ainsi dessinée par Oslo, restait le maître du temps, mesurant à sa guise les avancées du processus d’entente et transférant à la souveraineté palestinienne des espaces jusque-là sous sa domination au fur et à mesure que se construisait la confiance avec son ennemi d’hier. Quant au partenaire palestinien, il en restait aux symboles de la souveraineté, voyant dans les compétences qui lui étaient dévolues telles que l’administration du territoire, sa voirie, sa police et des emblèmes formels d’existence autonome comme les prémisses de l’État à venir.
La suite ne fut que péripétie. En septembre 2000, Ariel Sharon marchait sur le Mont du Temple / Esplanade des mosquées et déclenchait des orages de protestation, en fait la seconde intifada. L’échec des pourparlers de juillet 2000, tenus sous les auspices du président Bill Clinton, avait déjà ébranlé les faibles acquis de la paix. En dépit des efforts du Quartet, mis en place, à partir de 2002, par l’ONU, l’Union européenne, la Russie et les États-Unis et nonobstant le retrait israélien de Gaza en 2005, la rupture palestino-israélienne fut pratiquement consommée. De cette époque jusqu’à l’attaque du 7 octobre dernier des affrontements successifs n’ont cessé de scander la vie de l’enclave. Au fur et à mesure, l’image du Palestinien comme partenaire avait disparu. Confiné et contenu à Gaza, brimé et réprimé en Cisjordanie, sa figure s’estompait. Seule triomphait la volonté israélienne d’annexer des terres, de construire des implantations et d’écraser les protestations, toutes mesures qui achevaient de faire chavirer le processus de paix et d’effacer l’existence même d’un interlocuteur longtemps nié puis tout simplement ignoré. Le Palestinien fut bientôt l’oublié d’un processus de paix qui prenait les contours d’une normalisation économique entre Israël des Etats arabes occultant la question palestinienne. La Palestine redevenait le fantasme qu’elle avait été avant Oslo. Avec le temps aussi, l’espace palestinien, à savoir l’assise territoriale affectée à l’édification future de l’État, s’était contracté. Il n’avait jamais cessé d’être rogné, avant de pratiquement s’effriter. Que reste-il de cette politique formelle de la reconnaissance et de la négociation ? On pourrait dire presque rien afin de conserver, à toute fin utile, leur statut d’interlocuteurs aux signataires la paix d’Oslo. Néanmoins, par-delà l’attaque du Hamas, le 7 octobre 2023 marque le véritable échec d’Oslo, non pas du fait de la terreur que fit régner cette organisation palestinienne qui n’a jamais accepté ces accords, mais essentiellement à cause du pari, perdu, sur le temps que les accords offraient aux deux parties au conflit pour se rapprocher et établir à défaut d’une paix totale des mesures progressives concertées de confiance.
L’attaque du Hamas fut-elle une sorte de retour brutal du refoulé ? On peut le penser. L’acteur déviant prenant le relais de l’acteur absent. La question de la Palestine passait à nouveau par les violences et les prises d’otages, comme au début du réveil palestinien d’après la défaite arabe de 1967 et de la montée en force de l’OLP et de ses fedayin. Mais pour quel avenir ? Des deux côtés, et comme à l’habitude, les passions funestes l’ont emporté et avec elles les fureurs de la cruauté et de la vengeance qui font la circularité de la haine.
La riposte d’Israël
Reste à poser la réponse israélienne à l’attaque du Hamas. Elle a emprunté, comme on le constate tous les jours avec effarement, les formes les plus extrêmes de la riposte. Mais le déferlement incessant d’une violence indistincte et d’une brutalité inouïe, les bombardements massifs, la mort des enfants sous les bombes et les gravats, la destruction des villes, des hôpitaux, des écoles sont sans commune mesure avec le mal de départ et ce, après plus de quatre mois de guerre. Ces violences n’éradiqueront pas le Hamas et ne rendront pas justice aux victimes du 7 octobre. Pas plus qu’elles ne feront avancer une quelconque solution. La force n’a pas d’avenir sinon celui de tuer l’avenir. Aucun horizon de discussion ne peut se dessiner de lui-même surgi des horribles tueries du Hamas ou de la réplique en forme du terrible et insupportable tapis de bombes israéliennes s’abattant sur Gaza. Tout se passe dans ce cas comme si on voulait ôter toute vraisemblance de réalité à cette humanité misérable, grouillante, déchue et invisible à partir du ciel. Sur terre, l’avance de Tsahal efface tout sur son passage, broyant la terre et les hommes. Écraser une existence obsédante donne-t-il plus de certitude et d’assurance à une quête obsédante d’exister ? Conjure-t-on le malheur par un autre malheur alors que c’est le même malheur qui frappe et qui lie ? La violence subie doit-elle empêcher à ce point de ressentir la violence donnée ? Ces questions ne cessent d’être posées. Elles accompagnent un nombre inimaginable de morts palestiniens, en plus des déplacés et des blessés. La Cour Internationale de Justice avertit que le risque de glisser vers des exterminations de masse, à caractère génocidaire, ne saurait être écarté. S’acharnera-t-on à façonner l’avenir des peuples à coups de canon, ou à force de rapts d’innocents ou « d’éliminations ciblées » ?
Dès lors, demeure plus que jamais la question de savoir comment renouer avec la négociation entre des parties au conflit dirigées aujourd’hui par des autorités politiques d’intransigeance idéologique. Peut-on seulement l’espérer ? Ressusciter la figure du partenaire, chasser l’image de l’Autre abhorré : comment opérer, une fois encore, cette translation symbolique qui, par le passé, a permis à maintes reprises une médiation et le dialogue qui font à tout le moins d’un ennemi un interlocuteur. Qui rassemblera des peuples qui ne se parlent plus et dont les représentants politiques sont d’abord des champions de querelles messianiques dont la région a le secret ? Les fanatiques tout comme les suprémacistes d’aujourd’hui seront les justiciers des apocalypses de demain si on ne prépare pas d’ores et déjà les chemins de la paix.
Une diplomatie à repenser
Les voies de la diplomatie sont ainsi à nouveau sollicitées. On le sait, après avoir été à l’ordre du jour, la question de la Palestine a été déclassée, quasi en rade diplomatique, donnant lieu à des rappels mimétiques de paramètres sans prise sur un réel de violences, d’incursions, de colonisation et de refus. Seule une initiative diplomatique déterminée est susceptible de renouer les fils d’un dialogue oublié et de restaurer les canaux de l’altérité. D’autant plus que dans ce nouvel épisode de violence, la question israélo-palestinienne a échappé à ses acteurs devenus impuissants devant l’enchainement des évolutions, semblables en cela à des personnages d’une tragédie grecque entraînés par leur fatum. Mais, sur le plan diplomatique lui-même les choses paraissent figées. Les parrains d’Oslo, et avec eux la communauté internationale, ont déserté une diplomatie laissée en jachère, un vide dans lequel s’est engouffrée la monstrueuse attaque du 7 octobre. Le conflit avait aussi échappé à ses derniers médiateurs attitrés, ceux du Quartet. Ce dernier s’est profondément métamorphosé. Si les États-Unis restent plus que jamais tout à la fois des conciliateurs obligés et des défenseurs d’Israël, l’Union européenne, demeure proche géographiquement mais lointaine diplomatiquement. Quant à la Russie, elle a été reléguée aux rangs des prédateurs de l’ordre américain du monde et l’action des Nations Unies dont on connaît les limites sinon les blocages, ne peut être reconduite dans les mêmes termes et sans doute pas dans le même format. La paix à rechercher doit être configurée selon les nouveaux rapports de force et doit inclure un ensemble d’acteurs internationaux comme régionaux. Il faut dès lors se livrer à un exercice de prospective politique tout en étant bien conscient des difficultés et des obstacles qui entraveront forcément la marche de la paix. Mais l’imagination d’une solution reste un jalon indispensable pour tout chemin à tracer.
Au centre du dispositif : les États-Unis, cheville ouvrière des Accords d’Abraham, régulateurs de la guerre et de la trêve à Gaza, paraissent la seule puissance à même de peser sur les décisions de Tel-Aviv. Les Accords d’Abraham, ont dressé un cadre cohérent de reconnaissance et de coopération. Ils doivent impérativement intégrer une dimension palestinienne politique si l’on veut bâtir un ensemble régional stable de coopération. La Russie même affaiblie, mais non isolée, est loin d’avoir perdu toute prétention à tenir sa place au sein d’un éventuel processus global de paix. Peut-on ignorer les conséquences d’une éventuelle configuration politico-sécuritaire d’ensemble sur les points d’ancrage russes et ses bases militaires en Syrie ? La Chine a réussi une percée remarquable en rétablissant le contact entre Saoudiens et Iraniens. Pékin a d’ores et déjà proposé son plan de paix sous forme d’une conférence internationale. Peut-on imaginer qu’elle demeure complètement à l’écart d’un mouvement diplomatique d’ampleur ?
Toutefois, cette configuration diplomatique ne vaudra que si elle est rejointe par des Etats arabes tels la Jordanie, l’Égypte et l’Arabie saoudite, qui seront autant de garants de la paix aux côtés d’une Autorité palestinienne rénovée. C’est à un effort décisif que sont appelés des membres de la communauté internationale pour remettre la question palestinienne sur les rails d’un processus cohérent. Mais sur quelle hypothèse de travail. Celle de l’État unique ? Le processus de colonisation israélien y conduit tout droit. Mais pour quelle égalité des droits ? Et à terme : pour quelle stabilité ? Longtemps évoquée l’autre hypothèse, celle des deux Etats, a fait son retour. Elle apparait soudainement utile, voire possible, après avoir été décriée. Elle répond à un vœu quasi unanime de l’Assemblée générale des Nations Unies. Mais elle a surtout pour elle de pouvoir donner à la représentation palestinienne tout son poids : celui d’une existence concrète, d’une identité visible et d’une reconnaissance internationalement agréée. Elle est la seule aussi à doter l’État des attributs de la souveraineté à laquelle le peuple palestinien aspire légitimement pour lui-même, même si la souveraineté à venir de l’État palestinien sera limitée au plan de ses compétences extérieures et de ses capacités militaires. Son désavantage majeur, dirimant presque, est qu’on ne voit pas ou plus, à force de colonisation, l’assiette territoriale sur laquelle s’édifiera le futur État. Sans retraits de colons, et sans concessions territoriales de la part d’Israël rien ne pourra se concrétiser à cet égard. Plus difficile encore apparaissent les questions relatives à une sécurité imbriquée entre Israël et Jordanie, en plus des questions économiques, de transport et d’administration de ressources partagées. La reconnaissance de l’indépendance de l’État palestinien ne pourra voir le jour que dans une configuration de coopération et de co-développement avec la Jordanie et Israël. Un Benelux proche-oriental porté et doté par une Conférence internationale est la seule voie d’avenir possible.
Dans cette perspective, l’Europe est appelée à sortir de son positionnement désordonné. Il n’y aura pas de stabilité au Proche-Orient et en Méditerranée orientale si l’on ne crée pas une dynamique solidaire qui réhabilite la place du peuple palestinien et l’insère dans les relations tant politiques et économiques de son environnement. Là est sans doute l’irremplaçable rôle de l’Europe.[1] Non pas tant dans la recherche d’une stature politique concurrentielle ni même complémentaire par rapport à d’autres puissances. Mais bien plutôt au plan civilisationnel. Avec la Palestine et Israël, l’Europe est appelée à bâtir une civilisation méditerranéenne. Configurer un cadre qui relève d’une politique conceptuelle où de l’Arménie à la Méditerranée en passant par l’Anatolie kurde, la Palestine, Israël, le Liban et la Syrie se crée un espace de civilité et de reconnaissances mutuelles, apparaît fondamentale. Tant de peuples pétris par les tragédies attendent depuis des décennies que le Moyen-Orient devienne ce lieu commun de dignités recouvrées.
Joseph Maïla
Professeur de relations internationales à l’ESSEC Business School
Ancien directeur de la Prospective au ministère de l’Europe et des Affaires étrangères
[1] On relira les passages lumineux que Paul Ricoeur consacre à la responsabilité européenne passée dans la création d’Israël au détriment des intérêts des Arabes (selon la terminologie qu’il utilise) et à venir dans la construction de la paix judéo-arabe au Proche-Orient, in « Perplexités sur Israël », Esprit, février 1958.
L’article a été repris in Daniel Lindenberg, Joseph Maïla, Le conflit israélo-palestinien, Paris, Desclée de Brouwer, 2001